«Max & Co», exploit hors normes

Après 38 semaines de tournage, le gigantesque studio qui a abrité la production la plus ambitieuse de l’histoire du cinéma suisse s’est dépeuplé le 19 décembre dernier. «Max & Co», premier long métrage de Frédéric et Samuel Guillaume piloté par Robert Boner et Benoît Dreyer, est une oeuvre titanesque promise à une carrière internationale. Il enracine aussi dans le terreau suisse un nouveau savoir-faire: l’animation de volume.

Par Françoise Deriaz

Pour se faire une idée de l’envergure de l’entreprise «Max & Co», quelques chiffres suffisent: 27 plateaux occupant une surface de 4500 m2 à Romont, jusqu’à 130 collaborateurs en Suisse pour les décors, l’animation, le tournage, le montage et la production, 80 à Manchester pour la fabrication de 150 marionnettes, 20 en Belgique pour les effets spéciaux, une dizaine en France pour la musique et le son. Avec 30 millions de francs de budget, c’est aussi la plus grosse production helvétique de tous les temps. A titre de comparaison, un film comme «Chicken Run», sorti en 2000, a coûté 48,5 millions, «Corpse Bride» de Tim Burton est annoncé à 40,5 millions et le budget des productions 3D de Pixar oscille entre 80 et 90 millions de francs!

« ‹Max & Co› est aussi un film d’auteurs, au sens le plus noble du terme, qui ont su s’entourer», affirme le producteur délégué Robert Boner. Le prestige des poupées réalisées à Manchester par Mackinnon & Saunders (les Martiens de «Mars Attacks», Mr. & Mrs. Tweedie de «Chicken Run», tous les personnages de «Corpse Bride»), ajouté à la réputation internationale de Guionne Leroy, jeune Belge acquise au projet qui a travaillé pour «Toy Story» et fut cheffe animatrice de «Chicken Run» (produit par le studio Aardman Animations, berceau de «Wallace et Gromit») ont contribué à convaincre 27 animateurs parmi les meilleurs du monde à venir à Romont, petite ville du canton de Fribourg désertée par l’industrie et l’armée suisse.

Pari du long métrage

«Tout est parti d’un projet de court métrage muet de 26 minutes des frères Guillaume, il y a près de cinq ans», explique Robert Boner (1949). Les jumeaux fribourgeois (1976) avaient alors cosigné plusieurs courts métrages d’animation, notamment le fameux «Petit manchot qui voulait une glace» (1998), et créé avec Benoît Dreyer la société Cinémagination. Robert Boner (Saga Production et Ciné Manufacture France) alignait pour sa part une filmographie longue comme le bras allant des «Petites fugues» d’Yves Yersin à «Mais im Bundeshuus - Le génie helvétique » de Jean-Stéphane Bron en passant par «Le Petit Prince a dit» de Christine Pascal.

«Au fil du développement du projet, poursuit Robert Boner, nous sommes arrivés à la conclusion qu’un format de 26 minutes était impossible à financer et très difficile à diffuser – encore que les ‹Wallace et Gromit› aient démontré le contraire! Mais plus nous avancions, plus le potentiel narratif, artistique et technique de ‹Max…› nous a convaincus de passer au long métrage. Il fallait dès lors éviter l’écueil du ‹court tiré en longueur› et passer du muet au parlant… Quand la possibilité d’une coproduction avec l’Angleterre s’est précisée, nous sommes allés à Manchester pour voir le travail de Mackinnon & Saunders et leur savoirfaire nous a convaincus de leur confier la fabrication des personnages principaux. Ce fut là un tournant majeur du projet. La collaboration d’Emmanuel Salinger et de Christine Dory à l’écriture du scénario a constitué un autre tournant, suivi par celui de l’arrivée de Renato Berta à l’image, puis du musicien français Bruno Coulais et enfin du monteur Jacques Comets. Maintenant, le film s’apparente davantage à la fiction qu’à de l’animation classique».

Innovations techniques majeures

«Max & Co», fable écologique et sociale, s’articule autour de la résistance aux manigances d’un affreux fabricant de tapettes à mouches des habitants d’une petite ville soudée par deux adolescents, Max et Félicie. Dans les immenses entrepôts de Tetra Pak recyclés en studio que l’on parcourt à trottinette, marionnettes et décors occupent 27 plateaux. Ici les habitants de Saint Hilare attrapés au filet par leur ennemi, là un mystérieux canon à mouches, ailleurs un petit choeur dirigé par l’opulente Madame Doudou. Ces personnages en silicone et latex, entièrement articulés, sont d’une finesse et d’une perfection stupéfiantes: rien n’est laissé au hasard, des vêtements qui «tombent » bien à l’expression des visages commandée par un mécanisme subtil.

A l’hôpital des poupées, on croise aussi de drôles de musiciens dénommés Johnny Bigoude, Mick ou Keith – autant de personnages façonnés en amont par les frères Guillaume auxquels les comédiens français Lorant Deutsch, Patrick Bouchitey, Denis Podalydès ou encore Micheline Dax prêtent leur voix. On doit aussi aux jumeaux la conception des modèles de grues équipées d’appareils Nikon dont l’amplitude verticale et horizontale offre une grande liberté de mouvement. Ils ont aussi créé un logiciel révolutionnaire, Animotion. Pour faire court, disons qu’il recèle la mémoire des étapes successives du travail, du storyboard au montage, qu’il permet également de programmer et coordonner les effets de lumière et les mouvements de caméra de chaque scène avant l’intervention des animateurs. Mais si la technique simplifie le processus de fabrication, la machine ne remplace pas la créativité humaine. Au final, le résultat est impressionnant par la magie d’une esthétique très réaliste où la campagne fribourgeoise et le Moléson servent de décor à certaines scènes.

Production suisse majoritaire

La conception des grues et d’Animotion par Cinémagination (Benoît Dreyer et les frères Guillaume) n’est évidemment pas incluse dans le budget du film. Développés en partenariat avec l’Ecole d’ingénieurs de Fribourg avec l’appui de la promotion économique cantonale, de plusieurs fonds de capital risque et du Département fédéral de l’économie via l’Agence de la Confédération pour la promotion de l’innovation (CTI), ces équipements représentent un apport important dans la coproduction «Max & Co», où la société suisse MAX-LeFilm (50 % Cinémagination et 50 % Saga Production) est majoritaire à hauteur de 41,3 %, suivie par la Grande- Bretagne (25 %), la France (21,4 %) et la Belgique (12,3 %).

En clair, la part suisse se monte à 12,4 millions de francs, partiellement couverte par l’Office fédéral de la culture (OFC) avec 1,5 million pour le développement et la réalisation, les trois unités d’entreprise de la SSR (960'000 francs), mais aussi la Loterie Romande et le Fonds Regio Films… «Marc Wehrlin (ancien chef de la Section du cinéma de l’OFC, ndlr) a beaucoup soutenu le projet au stade du développement. En revanche, quelques semaines avant le début du tournage, l’OFC a communiqué à Eurimages sa conviction que le 50 % du financement de ‹Max & Co› n’était pas réuni et le film n’a pas pu être inscrit à l’ordre du jour d’Eurimages! Les 700'000 euros (1,1 million de francs) espérés nous ont filé sous le nez. Curieusement, le même dossier, avec le même plan de financement, a obtenu l’agrément de Berne juste après…», constate Robert Boner, dubitatif.

Exception anglo-saxonne

Ce revers de fortune tombait d’autant plus mal que la production se trouvait confrontée à de sérieux problèmes de trésorerie au moment crucial du tournage. «La vraie difficulté du montage d’un tel projet, c’est la coproduction avec la Grande- Bretagne, explique Robert Boner. Le système de financement anglo-saxon n’est absolument pas ‹eurocompatible›! C’est vraiment l’eau et le feu, et les problèmes de trésorerie qui en ont découlé étaient gigantesques. Les trois premiers mois de tournage ont été particulièrement pénibles et les coûts indirects ainsi engendrés sont de l’ordre de 3 millions de francs. La banque française du cinéma Cofiloisirs nous a vraiment sauvé la vie…».

Le gros de la tourmente financière passé, reste désormais un film en cours de finition dans lequel une équipe très engagée

s’est beaucoup investie, comme en témoigne l’atmosphère concentrée et feutrée régnant dans le studio. A commencer par les frères Guillaume, qui ont sans cesse supervisé le travail sur les 27 plateaux. A leur propos, Robert Boner ne tarit pas d’éloges: «Leur créativité, leur capacité de travail, mais aussi leur faculté à rebondir, à s’adapter et à saisir les opportunités sont tout simplement exceptionnelles!»

Destin international

La coproduction quadripartite est évidemment un atout pour la distribution de «Max & Co», dont la vente à l’étranger a été confiée à la société française Wild Bunch, des transfuges de Studio Canal qui ont déjà réussi à récupérer le minimum garanti consistant investi dans le film. Wild Bunch Distribution sortira par ailleurs le film en France. Reste à savoir si la coproduction avec la Grande-Bretagne chèrement acquise va faire office de sésame ouvrant le marché américain: «Des négociations avec un gros distributeur sont en cours… Nous verrons bien!», se borne à répondre Robert Boner. Quant aux infrastructures – grues, logiciels et montagne d’ordinateurs – elles pourraient bien, dans un proche avenir, équiper à demeure un grand studio implanté par Cinémagination dans le canton de Fribourg. Nous y reviendrons probablement dans CB ce printemps, quand le projet prendra forme.